Wóch, Chère Haïti
- Maïté Paradis

- il y a 1 jour
- 3 min de lecture
Sans tomber dans la lourdeur, la pièce Wóch relate le départ de Samuel Suffren d’une Haïti aux prises avec les gangs, la guerre et la mort à travers ses correspondances avec l’écrivaine innue Natasha Kanapé Fontaine, à Montréal. La pièce est présentée au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 21 février.

« Chère Natasha », commence Samuel. Un faisceau austère illumine le visage de l’interprète, Staloff Tropfort, alors qu’il entame le récit de Samuel. « La ville de Port-au-Prince tue ses propres enfants, mais comment te dire. Ici, je respire », lance-t-il sur scène.
L’année est 2024, Samuel Suffren est alors un réalisateur et artiste multidisciplinaire qui œuvre au sein de la capitale d’Haïti. Il est à l’aube de son départ de sa terre natale. Dans ses lettres à son amie Natasha, il peint le portrait d’une métropole vibrante, où il fait bon de se rassembler et de créer, mais où pleuvent les balles et les corps déchus.
Son personnage est parfois interprété par Xavier Watso, qui n’arrive toutefois pas à rendre justice au récit à la même hauteur que Tropfort. Il semble manquer d’assurance par moments et son jeu est moins convaincant.
Natasha, jouée tour à tour par Catherine Boivin et Penande Estime, lui répond avec ses réflexions sur la colonisation et partage sa peine. Les lettres de l’écrivaine innue parlent de son propre deuil, qui est celui « de toute une génération de parents qui n’ont pas eu de parents ».
Le spectacle, dans lequel se croisent le créole, l’innu-aimun et le français, « trace des parallèles entre deux histoires coloniales, lesquelles se répondent et s'éclairent mutuellement ».
Trouver plaisir dans la lourdeur
La lourdeur des textes est allégée par des parties interactives, comme un chant collectif mené par Xavier Watso. Les personnages changent souvent de voix au fil de la pièce, les quatre acteurs alternant la narration de Samuel et Natasha au hasard.
Il est parfois dur de suivre le contexte, le dialogue passant subitement d’une correspondance de Samuel à un monologue sur la violation du territoire québécois par les compagnies forestières.
L’écriture est simple, les propos vont droit au but, la plume est enfantine et agréable à écouter. La performance de Tropfort se démarque dès le début, le vétéran de la scène et directeur artistique de la compagnie ADRECE, basée à Port-au-Prince, récite son texte avec une grande adresse.
La mise en scène est sobre, avec comme seuls éléments un podium noir et des faisceaux bleus, le tout donnant à la pièce un aspect onirique. Ceci laisse l’espace nécessaire pour que les correspondances respirent et prennent vie sur scène. Une des grandes forces de Wòch est la richesse de ses textes et leur capacité à transporter le public sans avoir à recourir à des éléments audiovisuels.
Malgré la tristesse des propos abordés, le rendu n’est pas déprimant. Une des meilleures scènes est lorsque le quatuor caricature un membre d’un gang qui serait adepte de la lecture. Au lieu de piller, de tuer et de violer les femmes, le « gang lecteur » découvrirait avec excitation L’étranger d’Albert Camus ou encore l'œuvre de Dany Laferrière, « celui qui écrit sur la neige à Montréal ». Taquins, la troupe se lamentent avec hilarité, « c’est dur d’être un gang poète ». Catherine Boivin a alors son moment de gloire : avec un jeu plutôt subtil, elle se faisait moins remarquer tout au long de la pièce, mais soutire à ce moment de grands éclats de rire à la foule.
Samuel Suffren et Natasha Kanapé Fontaine assurent le texte et la mise en scène de cette production du studio Menuentakuan.











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