Invisibles aborde les tabous avec délicatesse
- Maïté Paradis

- il y a 5 heures
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Invisibles raconte l’histoire d’une travailleuse du sexe et artiste burlesque qui offre des services à des personnes en situation de handicap. Ce long-métrage de Junna Chif décortique des réalités taboues sans toutefois les idéaliser.

Malgré un titre qui laisse entendre au calme et à la subtilité, Invisibles commence tout sauf. La protagoniste, interprétée par Nadia Essadiqi, s’époumone au milieu d’une manifestation pour la libération du travail du sexe. Elle est entourée de pancartes colorées et de femmes également revendicatrices.
Prenant place à Montréal, Invisibles dépeint la communauté du travail du sexe comme solidaire. Lorsque Elizabeth se trémousse sur scène, sur les planches du cabaret qui l’emploie, ses ami·es sont aux premières loges pour l’encourager bruyamment. Ou alors, lors d’un groupe de parole, elles s’ouvrent sur des expériences difficiles et se réconfortent mutuellement. Ce moment permet d’aborder des réalités troublantes, telles que les nombreux féminicides de travailleuses du sexe et le rejet familial vécu par plusieurs d’entre elles.
Tout n’est pas parfait dans la vie d’Elizabeth : sa partenaire ne supporte pas qu’elle offre des services sexuels uniquement aux personnes en situation de handicap, et la traite même de « pute de luxe ». Cet élément narratif fâche le public et semble gratuit, mais il permet d’aborder la hiérarchisation du travail du sexe. Certaines branches du métier sont plus acceptées que d’autres, car elles sont jugées plus valides et nécessaires.
Un script réfléchi
Le scénario démontre toute la bonne volonté d’Elizabeth, qui fait maintes recherches pour apprendre à manipuler les équipements de ses clients et pour s’éduquer sur leurs handicaps. Elle suit également un préposé aux bénéficiaires lors de ses visites à domicile pour être à l’aise dans quelconque situation de soins.
En dépit de tous ses efforts, elle fait preuve de grande maladresse, tant dans ses paroles que dans ses actions. À un certain moment, elle suggère que les personnes handicapées devraient se mettre en couple entre elles, car elles sont les mieux placées pour se comprendre. Ces scènes, qui décortiquent les préjugés et la discrimination à l’encontre des individus avec un handicap, sont abordées avec une telle franchise qu'elles ne peuvent que tirer un rire du public.
Le jeu de Nadia Essadiqi est un point positif du film, sa performance se démarquant par sa subtilité et sa variété. Les scènes de sexe sont sensuelles et réalistes. Toutes les étapes du rapport sexuel sont filmées, sans que cela paraisse chirurgical ou en réponse à une curiosité malsaine.
Certaines scènes sont moins travaillées, notamment lorsque Elizabeth visite le plateau de Tout le monde en parle (TLMEP). Mise à part la brève apparition de Guy A. Lepage, qui est appréciée, la manière dont cette scène est réalisée est en décalage avec le reste de l'œuvre. Son passage à l’émission donne au public l’impression d’écouter une rediffusion (de mauvaise qualité) de TLMEP au lieu de rester avec elle et vivre son expérience, en montrant les coulisses, par exemple.
Récompensée au festival Cinemania en 2025 dans les catégories du Prix du meilleur film québécois et celui de meilleure réalisation québécoise, Junna Chif a le mérite d’avoir abordé des thèmes aussi complexes que tabous. Toutefois, par la volonté d’aborder une trop grande variété de sujets, certaines conversations manquent de profondeur et laissent l’auditoire sur sa faim.




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