Des coups de poing dans la gueule


Crédit photo: site officiel de Mommy (mommy-lefilm.com)


« ¾ Bonjour, nous ne pouvons pas vous répondre pour le moment, mais laissez-nous un message, ainsi que votre numéro de téléphone, et il nous fera plaisir de vous rappeler!


BIP.


(Raclement de gorge de catégorie « grippe automnale, force 5 ».)


¾ Heum… Salut maman. J’espère que tu vas bien! … J’avais deux minutes; j’ai pensé t’appeler. Je sais ben que t’es partie prendre ta marche, mais bon, je… j’vais laisser un message. En tout cas… Je suis partie pour ça de toute façon, hein?


Je réfléchissais à notre dernier souper, dimanche passé. T’sais, j’essayais de vous expliquer c’est quoi un producteur de cinéma. Pourquoi j’veux faire ça, pis comment ça choisit ses projets. Tu t’en souviens?



J’ai vécu quelque chose hier, pis j’me disais que ça t’aiderait à comprendre, tu vois? …


Ok ben… j’y vais.



J’ai heum… J’ai mangé un coup de poing en pleine gueule.



Ok maman. J’te vois venir. Je sais que tu paniques. Attends, je vais t’expliquer. Pas de stress. Yo, même pas besoin de Band-Aid. J’te jure.



Fuck, j’ai tu vraiment dit yo?




Fuck, j’ai définitivement dit fuck.



J’m’excuse.


C’est l’émotion. Comme un genre de choc post-traumatique, j’pense. Un beau traumatisme. Comme la naissance, mettons.


Pour ma défense, ça s’est passé dans le noir. Je l’ai pas vu venir. Ça a fessé drette sous le menton, pour me brasser les idées ben comme il faut. C’pas si pire : le gars à côté de moi, maman, il s’en est mangé un coup en plein diaphragme. Et la fille, à côté du gars, en pleine cage thoracique. En fait, si tu veux mon avis, on était peut-être ben une soixantaine, et je ne crois pas qu’il y en ait un qui s’en soit sorti indemne.


Ma part de responsabilité, c’est que je me suis laissée faire. Sérieusement. Ça m’a fait du bien.

J’suis pas sadomasochiste maman. … J’veux dire, au sens figuré.



Ok. Oublie tout ce qui peut être gênant et relié au mot « sadomaso », c’est bon? On n’a jamais parlé de ça ensemble; j’commencerai certainement pas mercredi soir sur ton répondeur.


Bon. Ce soir là, quand j’suis rentrée dans la salle de cinéma, quand j’me suis pris un billet pour le film que tout le monde veut voir, qui fait capoter tout le monde, ben j’me disais que j’allais voir quelque chose de grand cinématographiquement, techniquement, scénaristiquement parlant.

Mais c’est plus que ça.


Ce film-là, Mommy, c’est comme un humain. Ça a un cœur, une tête, des bras qui te prennent pis qui te bercent, une voix. C’est un genre d’organisme. C’est-à-dire que tout est en homéostasie. J’veux dire, c’est probablement le seul terme que j’ai retenu de ma bio de secondaire 3, pis Dieu sait que c’est pas franchement pertinent comme utilisation, mais sincèrement, tout était à sa place. Ce film-là, il montre des humains. Grands, beaux, mais qui le savent pas. Qui vivent c’qu’on vit tous : apprendre que l’autre, ça ne se change pas. Pis ils l’apprennent à la dure, comme tout le monde. Mais des fois, ça prend des films, comme ça, pour réaliser qu’on est pas tout seul à vivre ça : vivre le dernier cri d’espoir, avant une rupture, avant une cassure, avant la mort. Pis ça maman, je sais pas pour toi, mais moi, c’est la première fois que je mange un coup de poing en pleine gueule qui me soulage.


J’te décrirai pas les techniques de Dolan, parce que j’y maîtrise vraiment rien. J’veux dire, pour le moment. Un jour, je vais être calée comme tu peux pas croire. Pour l’instant, la seule chose que je peux te dire avec assurance et expérience, c’est si le film a éveillé quelque chose en moi, ou non. Pis c’est un peu ça, être producteur : reconnaître ce qui va éveiller quelque chose, ou non.


J’suis pas critique, maman. J’ai jamais réussi à verbaliser ce que l’art me fait ressentir, pis je ne pense pas que ce soit si mal que ça. Je peux juste te dire que ça m’a fait vibrer. Pis que ça faisait un sale bout que c’était pas arrivé. Pis pour moi, un film, un bon film, ben c’est ça. C’est celui qui te donne du fil à retordre quand tu veux verbaliser tes émotions. C’est celui qui te donne l’air conne, parce qu’il n’y a pas grand chose d’autre que des onomatopées qui te sortent d’la bouche pour décrire ce que tu en retiens. C’est celui qui te donne un coup de poing sur la gueule, peu importe la raison, peu importe la grosseur pis la couleur de l’ecchymose. C’est la catégorie au-dessus des films sur lesquels on se permet un long blabla existentiel sur le « pourquoi-du-comment-tel-angle-de-caméra-t’as-fait-triper ». Ça fait que… Ben, j’espère que tu vas le voir. J’pense que ça va te permettre de comprendre pourquoi j’veux produire du cinéma. Pour continuer de recevoir des coups de poing en pleine gueule, pis pour laisser du monde sans mots. C’t’un beau cadeau à se faire, j’trouve.



Elle a beaucoup de capacité ta boîte vocale… C’est quand même impressionnant. Vous êtes encore avec Bell ou…?



En tout cas. J’espère que c’est plus clair…


J’te dédierai mon premier film.


Bonne soirée là. »

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