Une danse en deux temps
- Perlina Rossi-Brown

- il y a 2 heures
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L’Usine C a présenté du 26 au 28 mars Chanson d’amour et d’effondrement, un concert chorégraphique qui explore habilement comment l’intention, même subtile, moule la gestuelle des danseurs.

En arrivant dans la salle, l’ambiance bouillonne déjà sur scène, au point de se demander : « Ai-je manqué le début du spectacle? ».
Pirouettes, travail au sol, enlacements. Six danseurs contemporains improvisent sur une plate-forme surélevée au son d’une musique house-jazz. Entre eux règne une complicité tangible. Ils sont attentifs aux mouvements des uns des autres, s’encourageant avec des hochements de tête approbateurs.
À cela s’ajoute une ambiance conviviale qui règne dans la salle. Les gens rient, parlent fort, en regardant les interprètes en action. Puis, 19h sonne. Frédérick Gravel, chorégraphe, mais aussi chanteur et guitariste du quatuor de musiciens sur scène, s’empare du micro.
Ce dernier souligne que, collectivement, nous mettons souvent de la pression sur l’Art. Nous nous attendons à ce qu’il soit toujours grandiose et novateur. Mais pas ce soir. M. Gravel tempère d’emblée les attentes en avertissant que son spectacle ne conduira probablement pas à « une Révolution » dans l’immédiat…
Puis, il présente clairement le fil rouge de sa création : les multiples récits. Ceux qui se nourrissent comme s’entrechoquent. Il annonce, sans fioritures, qu'il y aura deux parties au spectacle, chacune avec leurs intentions différentes, comme les faces « A et B d’un vinyle ».
À l'unisson, individuellement
« Partie 1 »: les danseurs et danseuses reviennent sur scène vêtus de costumes satinés qui rappellent les années 70.
Droite, gauche, droite, gauche. Ils se déhanchent et piétinent la scène, à l'unisson. Combinés à de la musique techno (et on ne peut plus groovy!), ces mouvements répétitifs font perdre la notion du temps, comme une transe.

Face à cette simplicité, l'œil de n’importe quelle personne dans la salle s’affine. L’auditoire est obligé de chercher le sens dans ce qui se déploie. On remarque chaque fluctuation dans les mouvements, on observe comment les danseurs s’influencent.
Tour à tour, à l’improviste, un danseur modifie légèrement le mouvement. Comme un effet domino, les autres finissent par adopter le même message corporel progressivement. Ces échanges témoignent d’une écoute impressionnante entre les interprètes.
« Notre idée de la réalité est souvent inculquée par des instances qui ont leurs propres motifs », a dit Frédérick Gravel durant son discours d'introduction. Ces mots résonnent alors clairement : le groupe influence l’individu, puis ce dernier influence son groupe.
Parfois, un des maillons de la chaîne se détache. Se laissant envahir par la musique, il danse alors en électron libre, laissant sa technique transparaître. La danse devient alors crue, ressentie et captivante. Ces moments de contraste rappellent que chaque interprète, tout comme chaque membre du public, vit l’œuvre différemment.
Tension, séduction
S’ensuit la « partie 2 », le clou du spectacle. L’ambiance change drastiquement quand Frédérick Gravel se met à chanter sur du indie rock sentimental qui rappelle une chanson de Cigarettes After Sex, puis enchaîne sur une balade langoureuse et enveloppante.
Regroupés en binômes, face à face, les danseurs incarnent des opposés qui s’attirent. La phrase « fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis » prend ici la forme de sauts, de portés et de chutes. La tension est à son paroxysme sur scène.

Avec cette dynamique, les danseurs rappellent autant des adolescents gênés de se rapprocher à un bal de finissants, qu’un couple toxique prisonnier d'un cycle amour-haine.
Bien que la musicalité s'efface quelque peu dans cette deuxième partie, l’intentionnalité des danseurs, elle, demeure constante et touchante.
Alors que la pièce vient à sa fin, les corps des interprètes se découpent en ombres dans l’éclairage clair-obscur. Le temps ralentit. Quand l’un(e) s’écroule, l’autre plonge. Quand l’un(e) remonte à la surface, l’autre chavire. Un cycle continu, qui rappelle la règle universelle des contrastes, et qui laisse place à la réflexion.




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