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Marées poétiques et fulgurantes envolées : une entrevue avec Jean-Christophe Réhel



Un après-midi aux plaines d’Abraham, pas grand-chose à faire sauf espérer passivement une crème glacée et lire Ce qu’on respire sur Tatouine (Del Busso Éditeur) ; un bateau cargo rouge et blanc sans marchandise glisse paresseusement sur le fleuve. MarineTrafic m’informe que le SYMPHONY OF THE SEAS a quitté Singapour il y a cinq mois. Quel périple. Œuvre du hasard, un peu plus tard la même journée, on m’offre une entrevue avec Jean-Christophe Réhel, auteur de cinq recueils à succès dont la Fatigue des fruits (L’Oie de cravan) et la Douleur du verre d’eau (L’Écrou) et d’un roman, et accessoirement amateur de circulation maritime. Très prolifique depuis le début de la pandémie, j’ai eu le privilège de m’entretenir avec une des figures marquantes de la scène littéraire québécoise des dernières années, dont l’œuvre suscite un engouement fulgurant que j’explique par la sincérité désarmante de sa plume.


Ce qui anime et occupe Jean-Christophe depuis janvier, c’est Le poème à Réhel, publié chaque samedi dans le cahier Lire du Devoir. La formule est nouvelle, mais la poésie personnelle et touchante de Jean-Christophe a conservé la candeur lasse, la fascination pour les détails qui ponctuent le quotidien et le rythme haletant qui la caractérisent, et ce, qu’elle traite de traitements intraveineux, de capsules de café ou de ratons laveurs. Jean-Christophe énonce la continuité de sa démarche à travers les différentes formes qu’emprunte son oeuvre : « Ce que j’écris dans le journal, c’est un peu une extension de la Fatigue des fruits et de La douleur du verre d’eau. Avec mes premiers recueils, Bleu sexe les gorilles (Del Busso Éditeur) et Les volcans sentent la coconut (L’Écrou), j’écrivais de petits poèmes avec de petits vers. Avec la Fatigue des fruits, j’ai trouvé une autre forme, plus longue, avec des répétitions, je me suis ancré là-dedans et je n’ai pas encore fait le tour de cette patente-là. »


Reconnaissant de la diversité des opportunités qui se sont multipliées cette année, Jean-Christophe a accueilli le projet de la publication hebdomadaire d’un poème comme l’occasion d’investir un lieu alternatif de la poésie et de rejoindre un nouveau lectorat. Pour le poète, le mandat constitue tout de même un défi de discipline et implique un rythme de création effréné auquel il s’initie : « Quand j’ai reçu l’appel du journal, j’étais vraiment emballé, peut-être inconscient aussi. Je suis toujours en apprentissage, c’est une première d’écrire chaque semaine dans un journal et Le Devoir, ce n’est pas une mince chose. Écrire dans un journal, c’est une espèce de marathon, ce n’est pas courir le cent mètres à la course » Ce nouveau mode d’écriture rompt d’ailleurs avec les thèmes de la lenteur et de la fatigue, centraux dans son œuvre : « Je tends vers une certaine lenteur, mais ironiquement, je n’ai jamais été aussi loin de la lenteur. Je prône des choses dont on dirait que, par moment, je ne vis pas. En fait, ma vie est mouvementée en crisse, j’en ai pour une éternité à écrire des poèmes, j’aimerais ça que ce soit plus relaxe. J’aimerais écrire sur les oiseaux pendant deux mois. Je me dis même que les lecteurs ne croiront pas ce que j’écris, mais j’écris sur ce que je connais. »


Dans le contexte trouble de la pandémie, l’œuvre de Jean-Christophe résonne autrement. Lui-même atteint de la fibrose kystique, son témoignage de l’expérience de la maladie acquiert une dimension sociale. Sa voix, à travers ses différentes collaborations, s’est élevée parmi les rares expressions artistiques de l’expérience de la vulnérabilité, mais il refuse humblement qu’on lui accole le titre de porte-parole, n’accordant pas plus de légitimité à son témoignage qu’à celui de chaque personne atteinte d’une maladie pulmonaire. Le poète espère tout de même que la sincérité de son écriture puisse lui conférer une certaine universalité : « On vit des choses assez bouleversantes, je ne me considère pas du tout comme un poète engagé, mais j’essaie d’écrire des poèmes pour trouver des pistes pour survivre, trouver des moyens de vivre adéquatement. Je pense que tout le monde essaie d’avoir ces réponses, ces outils, et 99,9 % du temps je ne donne aucune espèce de réponse intelligente, mais je peux donner des émotions. Les gens recherchent l’émotion, j’essaie d’en donner le plus possible, ou du moins, du mieux que je peux. »


On parle aussi de poésie jeunesse, un champ de la littérature dont le mandat démocratique lui tient à cœur et auquel il a goûté avec Peigner le feu (La courte échelle). Pour Jean-Christophe, ce sont aux écoles à qui revient la responsabilité ultime d’initier les jeunes à la poésie québécoise, à la poésie actuelle. Lui-même n’a pas connu cet éveil avant le cégep, au moment où il a été introduit à la poésie québécoise contemporaine qui sèmera le germe de sa passion. Son expérience met en lumière, selon lui, le rôle des institutions scolaires comme catalyseurs de l’effervescence de notre littérature jeunesse : « Il faut qu’elle soit de plus en plus enseignée, cette poésie-là. On n’en parle pas assez. Les profs du primaire, du secondaire devraient parler plus de nos poètes québécois, et pas seulement de la vieille garde des poètes contemporains. J’en ai visitées, des écoles, avant la pandémie de marde et ce n’est pas vrai que les jeunes ne s’intéressent pas à la poésie. Il n’y a peut-être pas assez de poètes qui parlent assez aux jeunes, vraiment là, leur parler, là. Avec Peigner le feu, je voulais parler de choses concrètes, pour interpeller les jeunes, des choses qu’ils connaissent. »Avant de remettre le pied dans une école, et d’ici la fin de son confinement dont il n’entrevoit pas la lumière-du-bout-du-tunnel-de-la-commercialisation-d’un-vaccin, Jean-Christophe s’affaire tranquillement à l’écriture d’un roman qu’il espère voir être publié un jour et dont il assure que l’univers se situera à des galaxies de la pandémie. Pour patienter, on peut lire les digressions fantasques sur les bateaux cargos et les cathéters du Poème à Réhel chaque semaine dans Le Devoir et se procurer les recueils et le roman de Jean-Christophe dans les librairies indépendantes.

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