Dans l'univers des tatoueuses
- Samuel Lacasse

- 11 avr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 avr.
Avec les photos de Charles-Antoine Bédard
Trois artistes tatoueuses au parcours éclectique illustrent l'accessibilité d'un métier dont elles ne sauraient se passer. À la fois entrepreneuses, thérapeutes et créatrices de contenu, ces peintres d'épiderme teintent le paysage artistique montréalais de leur passion.
@Petitepeau
À sa deuxième année de cégep en art visuel, Alexandra Lizotte s’est dit « fuck off, j’ai appris ce que j’avais à apprendre ». En dépit des dissuasions de ses enseignant·es, l’étudiante alors âgée d’une vingtaine d’années se lance dans le tatouage avant même d’obtenir son diplôme.
Depuis bientôt deux ans, Alexandra reçoit ses clients et clientes dans un appartement modeste, similaire à celui d’une sitcom américaine. Un peu comme la série Friends, une bande de jeunes adultes d’une métropole s’y partagent des chambres aux murs tapissés de pastel et d’une décoration kitsch minimaliste. Le studio de l’artiste tatoueuse, surnommé Petite Peau, prend place dans l’une d’elles.
« J’aime les courants artistiques comme le baroque ». En restant généralement dans le réalisme, elle aime s’inspirer de toiles du 17e siècle et les refaire dans son style. Toute en simplicité, Alexandra fait beaucoup dans les lignes fines, le noir et blanc et le tatouage à main levé.
Un briquet, un miroir, un porte-clés ou encore un bol de toilette, Alexandra revendiquent que tout se tatoue. « Si ça rentre, ça rentre », assure l’artiste à qui l’encre et l’aiguille suffisent pour créer. « C’est vraiment rare que je refuse des projets ». Seule « la raie de fesse » serait susceptible de l'embarrasser.
@Like_a_laika
Laïka Nadeau, vétérante du tatouage, a pratiqué à temps plein pendant quatre ans. Ayant l’impression de ne faire que des « niaiseries » et du dessin, celle qui pose l’aiguille à la peau depuis 10 ans « se sentait devenir stupide ».
Maintenant étudiante en technique d’éducation spécialisée, elle voit cette formation comme un filet de sécurité, un moyen de se « backer ». « Je ne peux pas arrêter de tatouer complètement », avoue-t-elle. Entre les murs des studios et les bancs d’école, elle se laisse portée par sa passion : « Si je ne tatoue pas pendant un mois, je tombe dépressive ».
« Je veux juste tout essayer », confesse Laïka Nadeau. Elle prétend vouloir détenir le monopole du tatouage de l’organe masculin à Montréal. « Pour 10 000 $, est-ce que tu tatoues un pénis ? », s'est-elle fait demander l’an dernier. « Ce n’est pas la première fois que j’y pense, mais c’est la première fois que ça se donne », mentionne-t-elle.
« C’est toi qui as tatoué le pénis ? », se fait-elle régulièrement demander depuis la publication de son audacieux projet sur Instagram. « J’ai perdu beaucoup d'abonné·e·s », se désole-t-elle même si trois fois plus de personnes ont vu cette publication que les autres sur son profil.
@Baz.inkk
De son côté, Annabelle Bureau, grave son art dans le confort de son petit appartement montréalais depuis maintenant plus de quatre ans. « J’ai tout acheté d’un coup », s’exclame l’étudiante à la maîtrise en Création, Écriture dramatique à l’UQAM. « J’y vais au fur et à mesure », explique Baz.ink de son nom d’artiste. Ne s’imposant pas de plan à moyen ou long terme, elle peut tatouer « par-ci, par-là » durant ses études à temps partiel.
D’après Annabelle Bureau, le tatouage sous toutes ses formes « démocratise non seulement l’art, mais démocratise aussi le fait d’en porter ». Cela vaut autant pour les jeunes que pour ses propres parents dans la soixantaine qui n'auraient jamais imaginé se faire tatouer… encore moins par leur propre fille.
Propre pratique, pratique propre
La pratique de la tatoueuse autodidacte incessamment trentenaire s’enracine dans une passion pour le dessin « J’étais illustratrice digitale avant le tatouage », informe-t-elle. Toute forme d’art est une formation en continue pour Annabelle qui reconnaît avoir encore beaucoup à apprendre. « On est à une époque où c’est facile d’être techno-intelligente », affirme celle pour qui TikTok a été « une mine d’or ».
Annabelle prévient que le talent et la manipulation de la machine ne suffisent pas. « On manipule quand même des fluides corporels » rappelle-t-elle du danger que représentent les tatoueurs et tatoueuses qui ne s’éduquent pas. « La salubrité, c’est ce qu’il y a de plus important », décrète-t-elle. Alexandra Lizotte croit, elle aussi, que la formation en salubrité est la plus importante. « Dans ma jeune vie de tatoueuse, j’ai vu beaucoup de studios de tatouage et la majorité n’est pas salubre », a-t-elle constaté.
« J’ai appris de moi-même », affirme Alexandra qui s’est instruite en ligne avec de courtes formations accessibles. « Au pire, j’ai flambé trois piasses », lâche-t-elle. Dans le tatouage depuis plus de trois ans, Alexandra a commencé par s’exercer sur des pamplemousses et des bananes. « C’est poreux, comme de la peau », avant de passer à la sienne, en commençant par ses cuisses.
Tattoo thérapie
Le tatouage, pour Annabelle Bureau, crée une relation intime en peu de temps. « Je suis une personne très sociable ». Entre musique pour briser le silence et conversations profondes « Tu peux parler de choses très personnelles ». Elle compare ces moments à ceux vécus au salon de coiffure, mais en plus éphémères.
Bien qu’elle se décrit comme une tatoueuse rassurante, Laïka Nadeau avoue que certaines zones du corps restent plus difficiles. « Quand je commençais, je demandais aux cinq secondes si la personne voulait arrêter », confie-t-elle à propos des tatouages près des os. « Y’a une partie du travail qui est de “gaslight” les client·es : “Bin non, ça fait pas mal” ».
Alexandra Lizotte redonne à ses client.es l’accompagnement et les échanges qu’elle adore de se faire tatouer « Je peux te parler de mes traumas d’enfance », avoue-t-elle. Les écouter, niaiser avec eux, découvrir de la musique et les soutenir, Alexandra a l’impression de partir des rendez-vous avec de nouveaux et nouvelles ami.es. « Ça arrive souvent », se réjouit-elle.


















































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