30e des Francouvertes : le berceau de la relève vacille
- Samuel Lacasse

- il y a 2 jours
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En 30 éditions, les Francouvertes maintiennent leur importance et leur impact sur les carrières et l’industrie musicale québécoise. Pierre angulaire de la culture de demain, ce tremplin unique connaît ses heures de gloire malgré quelques portées d’adversité.

Nées en 1995 à Montréal dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, les Francouvertes s’imposent comme un concours-vitrine pour les artistes émergent·es francophones et, depuis 2022, des communautés autochtones. « L’objectif était d’offrir une scène aux styles peu conventionnels, en contrepoint des concours commerciaux où les artistes devaient proposer une musique accessible et vendable », explique Sylvie Courtemanche, directrice générale des Francouvertes.
Sur 11 soirées, 21 artistes s’affrontent au Cabaret Lion d’Or, avant une finale au Club Soda. La forme des prestations est unique au Québec : « un showcase de 30 minutes, 5 chansons, ça permet vraiment de s’immiscer dans l’univers de chaque artiste », reconnaît Émile Bilodeau, finaliste de la 19e édition en 2015, auteur de cinq albums et lauréat de plusieurs prix Félix.
Le concours se distingue aussi par son scrutin 50-50 pour le jury et le public : chaque vote doit s’accompagner de commentaires pour être comptabilisé. En fouillant de vieux dossiers, Damien Robitaille, gagnant en 2005 et auteur-compositeur-interprète, a retrouvé les mots du public : « Tout le monde pensait que j’étais drogué », s’esclaffe-t-il aujourd’hui en les relisant.
« C’est le dernier concours que j’ai fait »
Au fil des ans, ce rendez-vous annuel s’est imposé comme un accélérateur de carrière qui change des vies. « Il fallait que je rentre travailler à 5 heures du matin le lendemain de ma victoire », évoque Damien Robitaille qui était concierge au théâtre Quat'sous. « C’est le dernier concours que j’ai fait et ma carrière professionnelle a commencé », assure-t-il.
Des initiatives comme la diffusion en ligne des performances et la série Les 21, qui fait le vidéoportrait des participant·es, contribuent à la pertinence du concours malgré les plateformes en ligne à la portée des artistes. Les Francouvertes « viennent avec un autre type de visibilité puisqu’il y a beaucoup de membres de l’industrie présent·es », souligne Sylvie Courtemanche.
De son côté, Émile Bilodeau avait déjà des opportunités d’enregistrement et de contrat à seulement 18 ans. « J’ai décidé de prendre le risque d’aller aux Francouvertes avant d’enregistrer l’album », confie-t-il étant donné l’interdiction d’inscription quand un ou une artiste est déjà signé·e avec une maison de disques. Le chanteur est reconnaissant d’avoir pu y croiser des professionnel·les capables d’ouvrir les premières portes de son aventure musicale. « Il y a eu de belles rencontres. C’est indéniable », salue-t-il.
En plus de trois décennies, 615 musiciens et musiciennes ont participé aux Francouvertes, dont plusieurs sont devenu·es incontournables. Louis-Jean Cormier, Les Cowboys fringants, Les Sœurs-Boulay, Marie-Pierre Arthur, Alfa Rococo, Fanny Bloom, Mon Doux Saigneur, Jay Scøtt, Alex Burger, P’tit Belliveau ou encore feu Karim Ouellet, y ont trouvé l’élan pour transformer leurs ambitions en carrières mémorables pour un public toujours grandissant.

Au tempo, aux tempêtes
Si le concours est un tremplin, c’est aussi le théâtre de scènes mémorables. Le chanteur Philippe Brach a remporté la 18e édition alors que le Canadien de Montréal, en séries éliminatoires, avait vidé le deuxième étage du Club Soda de ses spectateurs et spectatrices.
Le concours a aussi eu ses zones de turbulence. En 2011, la victoire de Bernard Adamus fait grincer des dents. Avec un album déjà culte (brun), son avance sur les autres participant·es semble déloyale pour certain·es journalistes et membres de l’industrie. La directrice, Sylvie Courtemanche, change les règles du concours après cette 14e édition pour favoriser les découvertes d’artistes non établi·es.
Coupées net par la pandémie de Covid-19 en 2020, les Francouvertes ont dûes se réinventer. Le chanteur Valence est couronné sur la scène d’un Cabaret Lion d’Or désert, lors d’une 24e finale 100 % virtuelle. Le vote en ligne payant est né, permettant au public de jouer les juges depuis leur salon. Preuve que même confiné, le talent trouve toujours sa fréquence.
Riche… de culture
Malgré une notoriété indéniable et plus de 200 candidatures annuelles, les Francouvertes peinent à sécuriser leur avenir. « Le défi principal, c’est le financement, confie Sylvie Courtemanche. On a l’appui des médias et de l’industrie, mais en tant que concours, on n’est pas éligible à certains financements publics. » Résultat : une équipe réduite à trois personnes et un budget dépendant de la Société de développement des entreprises culturelles, de partenariats privés et de la billetterie.
L’histoire du concours est marquée par des moments d’incertitude, comme en 2003, lorsque l’organisme fondateur, Faites de la musique !, ferme ses portes. « J’ai relancé les Francouvertes en 2005, juste à temps pour la neuvième édition », rappelle Sylvie Courtemanche.
Malgré les multiples honneurs à l’ADISQ et le prix ESTim de la Chambre de commerce de l’Est de Montréal, la précarité financière persiste. « Le défi, année après année, est d’avoir assez de sous pour non seulement faire l’édition, mais continuer à évoluer pour peaufiner l’événement », conclut Mme Courtemanche.





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