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La quête d’altérité de Mademoiselle Kenopsia

Le réalisateur Denis Côté a présenté en première québécoise son dernier film, Mademoiselle Kenopsia, lors des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). L’œuvre expérimentale de fiction ouvre une pluralité de réflexions sur l’humain et son espace-temps.



Projeté en présentation spéciale le 24 novembre dernier, le film d’une durée de 80 minutes se veut « un cinéma libre, une aventure fascinante avec le réel », souligne Côté. « Je ne pensais pas que RIDM voudrait de ce film-là. C’est évident que ce n’est pas un documentaire, mais on m’a dit : tu as un rapport aux lieux et un rapport à la réalité qui sont très intéressants », avoue l’artiste lors d’une discussion avec son public à la suite du visionnement.


Le cinéaste confie aussi que l’inspiration lui est venue de vestiges de la pandémie, puis de son rapport avec sa maladie. « Il y a un écho, une espèce de valse avec la mort. Quand tu t'en vas vers la fin de ta fonction rénale, ce n’est pas que tu vois la mort, mais c’est quelque part en toi. Dans le film, la fille est emprisonnée, son rapport au temps et à l’espace est extrêmement lent », dit-il.


L’atmosphère à son comble


Les dix premières minutes immergent l’auditoire dans de grandes pièces vides et délabrées où seuls cohabitent la lumière et le son. Tantôt des bruits de néons lumineux, tantôt des bruits de gouttes d’eau, l’atmosphère lugubre et équivoque s’installe à son comble.


Dès lors, il est possible de remarquer le souci du cadrage des images de Denis Côté et de son co-réalisateur Vincent Biron. Tout est conçu de façon chirurgicale. Les prises de vue sont riches en textures et en luminosité, mais plutôt désaturées, dépourvues de vie. Les premiers plans sont longs et fixes. L’œil cherche à comprendre le message en analysant chaque espace.


« Je ne cacherai même pas que les dix premières minutes, les plus hard, je me disais que ça pourrait être le film au grand complet. Ça aurait été un objet un peu muséal, peut-être une installation. Quand tu n’as presque pas de sous, tu n’as pas beaucoup de pression de performance », explique le réalisateur.


Un premier écho très faible laisse présager l’existence humaine. Une bille tombe. Peu après l’arrivée d’un bruit alarmant, une femme vêtue d’une simple chemise blanche et d’un pantalon noir apparait dans le coin gauche du cadre (Larissa Corriveau).


La femme lance ensuite un appel pour le vacarme survenu et raconte sa solitude. Malgré la lourdeur de ses propos, la vivacité du texte et l’interprétation de la comédienne font inévitablement rire l'auditoire, qui vient de comprendre le ton du film. À travers de multiples appels téléphoniques qui ont lieu sporadiquement, la dame confie ses réflexions sur l’existence humaine et explique son rapport à l'environnement.


L’être vogue entre plusieurs lieux sans indicateurs de temps, ce qui intrigue et désoriente inévitablement l’auditoire. Le créateur révèle que son but était de faire « un seul grand endroit anonyme ».


Place à l'interprétation


Deux rencontres viennent par ailleurs perturber la protagoniste. D’abord, une dame (Evelyne de la Chenelière) arrive à l’improviste et lui demande du feu. S'ensuit un monologue de 11 minutes où la nouvelle venue divague, cigarette à la main. « C’est pour ça que moi j’aime les fossiles, les ruines et les étoiles. Sont pas de leur temps. Sont à l’aise avec l’éternité, c'est sûr », lance-t-elle à la protagoniste. Alors qu’elle frôle avec les limites du réel, il est possible de se demander si ce n’est pas plutôt une discussion intérieure entre la protagoniste et son alter ego.


Un réparateur arrive ensuite dans les lieux pour installer une caméra. La présence masculine fascine totalement la femme, alors qu’il et elle partagent un moment sensuel. La paire se regarde dans les yeux pendant deux minutes sur la piste Possédée du groupe techno Potochkine. Tout s’arrête. L’homme est maintenant en train de réparer une serrure de porte. « Ce qu’il y a dans cette coupe-là me fascine. On est dans du vrai cinéma d'ellipse », partage le cinéaste.


Vers la fin de la projection, l’être ferme les paupières et plonge dans un tout autre univers où un contour flou embrasse le personnage. Elle est entourée d’une foule qui fait la fête sur le bord d’un lac. Pour Denis Côté, « la partie au Beach Club, ce n’est pas une niaiserie. C’est peut-être un souvenir, un fantasme ou un souhait ».


Le réalisateur a trouvé l’expression « Kenopsia » dans Le Dictionnaire des Douleurs Obscures, créé par l’Américain John Koenig, qui trouve des néologismes pour les émotions qui n’ont pas de mots.


« C’est quand tu arrives dans une pièce et que tu sais qu’il devrait y avoir beaucoup de gens, mais que c’est vide. Ça provoque une légère mélancolie, une légère anxiété dans ton cerveau. Puis j’ai flanqué un mademoiselle, mais je sais pas c’est qui, c’est peut être les lieux, c'est peut-être elle. J’ai jamais ces réponses-là », conclut Denis Côté.


Crédit photo : courtoisie du RIDM



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